Il l’a dit, il l’a fait. Le concert a bien eu lieu. Daniel Barenboim et son West-Eastern Divan Orchestra n’ont pas pris le risque de l’Egypte, mais se sont installés dans le cadre de la huitième merveille du monde, dit-on, l’Alhambra de Grenade en Espagne.
« Les Soldats de la Paix de Barenboim », ainsi les a-t-on (sur)nommés, sous la direction attentive et maîtrisée de leur fondateur, ont choisi le combat pour la paix, sans la violence des mots et des armes, seulement avec la magie des sons. La musique, langage universel, n’est-elle pas vecteur de réconciliation ?
C’est ce que nous avons décelé hier soir, devant notre poste de télévision. Ce que nous avons entendu, c’est le cri de détresse, mais aussi de courage et d’espoir, que Daniel Barenboim a lancé aux dirigeants du monde : « Vous n’avez rien compris ! Cessez vos meurtres insensés ! » Les peuples sont fraternels, les hommes de pouvoir, criminels.
Et ce n’est pas sans raison, qu’il a ouvert ce concert avec Ludwig van Beethoven, homme révolté, homme libre et passionné, musicien de génie, même si son ouverture « Leonore III », n’est pas à la hauteur de son talent.
Et ce n’est pas sans raison, qu’il a proposé ensuite, la « Fantaisie pour violoncelle et contrebasse sur un thème de Giaccomo Rossini », de Giovanni Bottesini, jouée magnifiquement par deux solistes de grand talent, l’un israélien, l’autre palestinien, qui ont interprété cette œuvre mineure d’un compositeur peu inspiré, les yeux dans les yeux, montrant au monde que l’espoir n’est pas vain : il suffit de croire et de vouloir.
Et ce n’est pas sans raison qu’il a choisi la première symphonie de Johannes Brahms pour cette fin de concert, là ou il a pu se confier et se laisser aller. Cette œuvre, monument du romantisme, (ré)clame avant tout, une puissance émotionnelle que rien ne peut / ne doit affecter. Elle est d’un seul jet, dirigée vers un horizon de lumière.C’est là que Daniel Barenboim, concentré, attentif aux moindres détails, trop peut-être, se laisse entraîner par une lenteur excessive, un phrasé haché, un contraste sonore d’une brutalité inouïe. Le chemin est détourné, l’horizon est perdu dans les flots sonores de l’harmonie brahmsienne, incapable d’aboutir. Dirigeant de mémoire, le Maître dit ce qu’il voit / entend dans sa tête, fouille dans sa mémoire et en oublie tout le reste, même parfois ses musiciens. Il transmet l’image brisée qu’il connaît si bien, la fraction continuelle des peuples, cachant un avenir incertain. On peut ne pas être pleinement satisfait de cette interprétation personnelle, mais on ne peut que respecter et admirer l’homme conscient qui dit vrai et le dit haut et fort avec un courage insensé.
Et ce n’est pas sans raison, que respectant ses propres convictions, Daniel Barenboim, n’hésite pas à rajouter à la fin, après la fin (bis oblige), le compositeur tant décrié, du peuple juif, Richard Wagner et son chef-d’œuvre absolu : Tristan et Iseult, prélude et mort d’Iseult. Les musiciens et leur chef transfigurés par cette musique venant d’ailleurs, crient à notre monde, leur indignation. La paix c’est l’amour de Tristan pour Iseult, c’est l’amour d’Iseult pour Tristan. La paix c’est l’amour pour la réconciliation.
Hervé Gallien, 21 août 2006

Daniel Barenboim, le rassembleur